Extrait de Magazin'Art 5ième année, No 4, Été 1993



"Les horloges enneigées", 12 x 9 po.


Richard Hétu
UN SOMPTUEUX BESTIAIRE HUMAIN


   Richard Hétu ne fait pas sa quarantaine. C'est un grand adolescent (au sens positif du terme) qui promène sur les choses de la vie un regard d'une grande fraîcheur et d'une étonnante sérénité. II vit avec ses parents et, ce qui n'est plus très courant vous l'admettrez, en parfaite harmonie. Une vie qui aurait toutes les allures du repli sur soi des grandes solitudes si l'on ne décelait d'entrée de jeu, dans le regard profond et passionné, le bouillonnement caractéristique des intelligences à l'affût et des sensibilités en éveil. Il a aussi le désintéressement du véritable artiste, vous avouant ingénument qu'on  ne peut  retracer   tel  grand

tableau sur lequel on s'extasie, parce qu'il n'a pas pris la peine de le faire photographier, ni d'en séparer les couleurs en temps opportun. Dommage! Comment faire, en effet, lorsqu'on entreprendra sur son oeuvre le livre qui ne saurait tarder? Je parcours les reproductions photographiques artisanales et je me dis qu'il aurait vraiment valu la peine de conserver les traces d'un tel cheminement.
   Richard Hétu déclare n'être jamais parti en voyage et ne pas en avoir non plus le goût, mais on comprend qu'en un certain sens il n'en ait pas eu besoin, car la découverte de son univers pictural  est   en   soi  une   grande

invitation au voyage, à la manière baudelairienne, où "tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté". Le premier coup d'oeil nous inciterait à parler d'hyperréalisme tant la netteté du trait et celle du pinceau sont indéniables (d'ailleurs, ses tableaux sont entièrement dessinés et ombrés avant d'être peints). Mais lorsque l'on détermine les sujets et les rapports qui en unissent les éléments, on doit admettre que la netteté en question n'est pas au service de la fidèle reproduction d'une réalité, plutôt à celui du monde intérieur de l'artiste.
   Et c'est là un voyage dans un imaginaire    tellement    touffu    et





Extrait de Magazin'Art 5ième année, No 4, Été 1993



«Le marché aux oiseaux»,40 x 30 po.





Extrait de Magazin'Art 5ième année, No 4, Été 1993



«Des tournesols et des loups», 30 x 40 po.


«Les passages de la brunante» 30 x 40 po.





Extrait de Magazin'Art 5ième année, No 4, Été 1993



"La ritournelle des artisans", 30 x 40 po.

minutieux, tellement construit et peuplé, que l'on peut parler d'un itinéraire initiatique. Les ambiances ont le flamboiement des cours d'amour médiévales et la somptuosité du sympathique narcissisme Renaissance: les riches étoffes et les majestueux velours de la Route de la soie drapent les élégants personnages aux visages candides, narquois ou madrés, humains ou animaux, transparents ou masqués. C'est une débauche de couleurs et de lignes, ondoyant au gré des attitudes et des pas souples.
   Le  symbolisme  qui  y  foisonne


demanderait des pages de commentaires que ne permet pas la dimension d'un tel article; aussi recommanderais-je aux observateurs d'une telle oeuvre ce que l'artiste lui-même suggère, de laisser aller son imagination et son interprétation au gré de la sienne, car Richard Hétu considère qu'il aurait atteint son but si l'une de ses oeuvres ne servait déjà qu'à déclencher les mécanismes du rêve. J'y ajouterais qu'à mon sens ce sera loin de ne servir qu'à cela, car la richesse du propos aussi bien que    du      traitement     comblera


les fervents d'esthétique et de pure beauté picturale: on pense aux grands bestiaires symboliques, à Bosch, à la double perspective du Giotto de La Rencontre de la porte dorée, à L'Allégorie de l'été de De Ferrari, aux palettes de Rubens et de Véronèse.
   Un artiste captivant et d'une originalité incontestable, qui vend sur-le-champ tout ce qu'il peint mais n'a jamais cherché à se "vendre" un peu lui-même, et, pour cela justement, n'est pas aussi connu qu'il le devrait.


Claude Savage